Bernard Noël
©POL, 1998.
Bernard
Noël
Après quoi, il ne reste devant la page que le lecteur
d'une précipitation verbale mise en échec par sa
propre nature, et ledit lecteur éprouve en lisant
la perturbation d'être à la fois dans deux espaces
vu qu'en allant d'un mot à l'autre il ne va plus
vers ce que pourtant ils ont exprimé dans leur
premier mouvement. Le papier est redevenu
du papier, et le poète est redevenu un homme
assis devant, et qui se trouve quelque peu
ridicule en pensant à la mêlée dans laquelle
il vient d'affronter une espèce de réalité absolue.

Les livres font oublier à leurs lecteurs
la discontinuité qui les sépare, et qui est la
vie de leurs auteurs. Ils font par conséquent
oublier le corps, et tout ce qui l'occupe,
en fabriquant une continuité idéale où
les événements de l'existence deviennent
des allégories. L'auteur lui-même occupe
ainsi la fonction de transformateur des
choses ordinaires en signes exceptionnels,
ce que personne ne songerait à lui reprocher
dès lors qu'il donne satisfaction. D'ailleurs,
comment un livre pourrait-il s'opposer au désir
de lecture qu'il suscite et qui est sa raison d'être?

Cette question parfaitement insensée a pour but
de faire entendre le genre de contestation qu'un
poète peut élever contre lui-même dès qu'il se trouve
rendu à sa condition de vivant. Je ne suis pas sûr
d'exprimer là autre chose qu'un point de vue
personnel, en vérité une révolte contre cela même
qui m'occupe parfois passionnément mais ne m'en
reste pas moins insupportable à force de laisser
pour compte cette chair vivante qui n'entrera jamais
dans les livres. Absurde, dira-t-on, et j'en conviens
en m'obligeant à préciser que le corps, chez moi,
n'est que la figure du refus de la résignation.
Mais qu'est-ce que la poésie? si elle n'est pas
d'abord ce refus, qui la pousse constamment à
dresser les vers sur la page pour qu'ils n'aillent
pas comme vont les lignes au gré de l'enchaînement
– qui la pousse à ne pas se résigner à la ligne du
temps en lui faisant barrage par un empilement
de fragments sonores.

Sans doute la révolte n'est-elle pas une loi de
la poésie, qui bien plus souvent a pratiqué
la célébration. Je suis sûr que la poésie dit
tout ce qu'elle dit en le disant, et c'est là son
seul absolu, et c'est là ma principale raison de
la pratiquer parce qu'il n'est rien d'autre qui
rende pareillement indissociable l'événement
verbal et son expression. Cela étant, l'auteur
n'en retombe pas moins dans sa vie, qui elle
aussi vit tout ce qu'elle peut vivre en le vivant.
Faire acte de poésie serait-ce opérer le transfert
de quelque chose d'entier comme la vie dans
une expression également entière comme le poème
– ou bien n'est-ce là qu'une illusion dictée par
le désir utopique de réunir enfin ce qui tout
au plus se croise dans la représentation comme
font le corps et son reflet dans le miroir? Je pense
tout à coup au vieux Matisse pour la raison
probablement qu'il me fait apercevoir un geste
plus visible que tous les gestes d'écriture.
Matisse, dans les dernières années de sa vie,
gouachait de grandes feuilles de papier pour
en faire des espaces monochromes, en fait des
blocs d'espaces comme on pourrait parler de
volumes d'air. Puis il prenait une paire de
ciseaux et, a-t-il raconté à André Verdet :
"Vous ne pouvez vous figurer à quel point
la sensation du vol qui se dégage en moi m'aide
à mieux ajuster ma main quand elle conduit le
trajet des ciseaux..."

Cette confidence m'obsède depuis des années
qu'elle me donne à voir la vieille main libérée
de toute pesanteur et découpant l'espace à la manière
de l'aile d'un oiseau. Aucun doute, la main s'est
bien envolée pour tracer par exemple les contours
d'un nu bleu et en sculpter le volume dans le bloc d'air...
Et pourtant le voici à présent au mur – comme
n'importe quelle image peinte, au mur et tout
empaillé de papier... Il arrive néanmoins que
la vibration revienne révéler la vraie nature en
faisant trembler l'air bleu, mais le plus souvent
rien ne bouge.

Dès que la main a perdu ses ailes, c'est comme
si elle n'avait jamais volé, sinon le temps
d'une illusion.

Le texte ci-dessus est daté de septembre 1995,
et publié à la suite des entretiens avec Dominique Sampiero
dans
L'Espace du poème, POL, 1998.

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