art_peinture
Le travail de l'herbe Rosée
(pour Jacques Dupin), 2001
Technique mixte sur papier, 64 x 50 cm.
André
Lambotte

Le travail de l’herbe

D’abord attiré par la musique – il fut musicien de jazz
dans les années 60’ – c’est aux arts plastiques que
se consacre depuis plus de trente ans André Lambotte
(1943 – vit et travaille dans sa ville natale de Namur,
Belgique) dont les œuvres furent présentées de
manière significative à Bruxelles, Cologne, Montréal,
New York, Paris notamment.

Du 12 juin au 29 août 2004, l’Hôtel Beury présentera
un ensemble d’une remarquable cohérence intitulé
“Le travail de l’herbe”.
Au terme de cette aventure
picturale menée trois ans durant, chaque création
est dédiée à un écrivain, un poète le plus souvent,
et porte un titre extrait d’un écrit en relation directe
ou indirecte avec les "épaisses couches du temps"
qui recouvre ce thème.
(1)

Afin de pérenniser ces “dialogues”, une publication,
préfacée par Claude Lorent, éditée par Tandem
avec l’aide du Ministère de la Culture de la
Communauté Wallonie-Bruxelles de Belgique
et le concours du Centre d’Art Contemporain de
Bruxelles, reproduit en quadrichromie les
dix-sept pièces ainsi que les textes ou fragments
de textes choisis par l’artiste pour les accompagner.

Outre le “Travail de l’herbe”, l’exposition comprendra
également une sélection importante d’œuvres
d’André Lambotte réalisées avant et après ce cycle,
notamment les “Fuscelli” accompagnés de quatrains
et aphorismes de Paul Louis Rossi également
publiés chez Tandem.

L’exposition sera accessible du mercredi au dimanche
de 14 à 19 heures.

(1) M. Bashö, Y. Bonnefoy, P. Celan, Ch. Dotremont,
J. Dupin, E. Guillevic, G. Hons, Ph. Jaccottet, F. Jacqmin,
F. Ponge, R.M. Rilke, A. Rimbaud, P.L. Rossi, G. Roud,
La princesse de Taki, H. Thomas, J. Tortel.

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(…)

Et l’on peut imaginer devant ces variations de noir de Chine
tranchant sur des espaces de lumière presque blancs, les étendues
neigeuses si chères au cœur du poète Christian Dotremont,
à moins que l’on ne préfère les densités nocturnes et bleues
où varient subtilement les degrés de clarté et l’intensité
des tons, en accord avec Rimbaud, tandis qu’ailleurs se
diffusent en vagues de creux, d’ombres et de reliefs plus
éclatants, les harmonies relatives aux stances de
François Jacqmin.

Ces correspondances si baudelairiennes ne sont sans doute
pas aussi fortuites qu’elles le laissent paraître même si
elles ne relèvent d’aucune préméditation. C’est que les
poètes, comme la nature et comme les artistes, se partagent
entre la forme lyrique enveloppée d’une aura émotionnelle,
d’un vent chaud de tendresse et de légèreté, et le tragique
de la destinée. Fourbissant leurs armes, ils partent à la
conquête du temps, combattant héroïques et obstinés de
l’éphémère toujours menaçant. Des mots aux traits,
la liaison se consume dans les entrelacs des sens et
des sensations, dans les ponctuations des retraits et
des insistances, dans les teintes indicibles et les échos
imperceptibles, dans les évanouissements chromatiques
ou les sursauts langagiers, en tous ces rythmes irréguliers
et inattendus, humains ou simplement naturels, apaisants
ou haletants, tout de quiétude ou inquiets, sur lesquels
repose la vie.

Ajouter un brin à un autre, donner des mots à ce qui n’en
a pas ou à ce qui les dépasse, revient à forcer le destin.
Couvrir la feuille blanche dans le cadre volontairement
limité et reproduire indéfiniment, systématiquement,
bien que sans véritable redite, les mêmes actes,
les accumuler, les stratifier, insister sur le suivi
de la série, c’est faire la nique à la fatalité en la
prenant de vitesse, en la devançant, en lui imposant
une renaissance permanente. Le poète, soit-il plasticien,
institue l’utopie par le poétique, il empêche le réel de
prendre le dessus en toutes circonstances et fait du
passage, du bref instant, du mystère, de
l'incompréhensible, l'absolu de l'univers dans
lequel il se meut.

(…)

Et tout le ‘Travail de l’herbe’ tient de cela aussi, figurant
un univers sans nom, sans référence, unique et exclusif,
mystérieux et envoûtant, évoquant des ailleurs indicibles
trop complexes malgré leur structure que pour être décodés,
trop mouvants et changeants en l’instabilité de leur
construction que pour être définis. Ces lieux échappent
à tout entendement, à toute destinée prévisible, ils contestent
la linéarité et l’achevé définitif autant qu’ils se refusent à
n’être qu’une seule couleur, une écriture fixe, une image
figée en son abstraction. Ces espaces incommensurables
jamais réduits à leurs dimensions apparentes et convenues,
se portent hors d’atteinte et se conçoivent hors du temps
un peu comme celui incertain pendant lequel, rituel étrange,
on cueille les herbes de la Saint-Jean, soit à l’aube, dans
la rosée de l’entre chien et loup, en ces clartés nocturnes,
en ces ombres diurnes, si fugaces qu’elles ne paraissent
point exister ; soit dans la profondeur du noir indéterminé,
sous la lune précédant le jour de la célébration. Il n’est
pas plus étrange, en ces circonstances, que l’on accorde
à ces herbes quelque pouvoir mirifique, que de reconnaître
aux artistes dont l’œuvre est métamorphose totale, figure
inconnue, des pouvoirs inédits et incontrôlables,
perturbateurs des esprit cartésiens.

Tendre et sensuelle, verte ou pimentée de bleu, jaunie
par le temps qu’elle surprendra à nouveau à la reverdie,
l’herbe n’est évidemment en ce ‘travail’ qu’une complice
expressément poétique riche de ses identités multiples
dont elle eût pu, avec l’accord de quelques poètes,
faire profiter les œuvres, d’autant plus que les noms
enchanteurs sont, ici et ailleurs, associés à quelques
vertus dont les hédonistes ne sont pas des moindres.
Il me plaît, en bouquet final, de les évoquer : côté cœur
voici la menthe élégante, en d’autres versants voici la
primevère, la dauphinelle, la pétasie, l’héliotrope,
la dentelaire, l’orpin, la valériane, l’aspérule,
la centaurée, le seneçon, la lunaire, le grénul,
la chélidaine…

Claude Lorent (2)

(2) Extraits de la préface au “Travail de l’herbe” d’André Lambotte –
Éditions Tandem, 2003.

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“Surtout ne pas peindre l’herbe
Ecrire le temps
Obstinément”

André Lambotte

art_peinture
Au premier matin (dans l’herbe du givre)
Pour PLR , 1999
Technique mixte sur papier, 63 x 50 cm.

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Blanc, parfait dessin
dans l’herbe du givre
le bord des talus
au premier matin

Aiguilles aimantées
sur l’arête sèche
des clématites
du sud au nord

Branche de pommier
dans la vitre seul
un fruit rouge au sol
posé sur du vert

Lumière filtrée
une sorte de
brume émancipée
miraculeuse épure

Paul Louis Rossi

“Le travail de l’herbe”
d’André Lambotte aux éditions Tandem.

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