Richard Dalla Rosa
Photographie : Patrice Bouvier.
Richard
Dalla Rosa
Né en 1974 à Charleville-Mézières, Richard
Dalla Rosa obtient une maîtrise de Lettres
classiques en juin 1997, juste avant la parution
de son premier ouvrage,
La Nuit des heures, aux
Editions Pierron. Deux autres recueils de nouvelles
vont suivre :
Après moi le sommeil en 1998 et
De Charybde en Syllabe en 1999.

En janvier 2000 paraissent un récit historique
aux Editions Autrement (
Tisphoné, démon de Socrate)
et un texte dans la NRF de Gallimard (
Les mots dans
les murs
).

En 2001, quatre publications : un récit poétique
(Eloge des forêts depuis la vitre d’un wagon) et
un premier roman (
Antiberg) chez Pierron,
une prose dans l’Arcane quatrième d’Une
Anthologie de l’Imaginaire
chez Rafaël de Surtis
(
Le narrateur fou), un texte pour le catalogue
de Bernard Pras
, artiste plasticien édité par
son galeriste Bruno Delarue.

Depuis 1999, il anime des ateliers d’écriture
en Champagne-Ardenne, avec des enfants en
milieu scolaire et des adultes (bibliothèque,
prison, hôpitaux, centres sociaux, maisons
de retraite).

Il rédige également des chroniques et des
articles sur Internet :
http://www.objectif-cinema.com et
http://www.zone-litteraire.com.

Son dernier roman est paru en novembre 2004
aux Editions Desmaret, Cascamouche, suite logique
d'
Epsilon paru en 2002 chez le même éditeur.
Entre-temps, en hommage au cinéaste Krzysztof Kieslowki,
il a publié
La fascination des doubles, aux éditions Pierron, 2003.

Bientôt, le théâtre et le cinéma lui permettront
d’expérimenter d’autres écritures…
Tout en dirigeant la revue de la Société
des Ecrivains Ardennais, "Au chant de la grive",
qui donne la parole à des auteurs de la région,
de 7 ans à 77 ans ! A ce propos, le site de l'association
est visible à l'adresse suivante :
http://ww.ecrivains-ardennais.fr.

Il chante dorénavant avec l'ensemble vocal "Solichor",
du Conservatoire de Charleville, et son premier site personnel
vient d'être mis en ligne :
http://www.zone-frontaliere.fr !

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LE NARRATEUR FOU

Je suis le narrateur fou, celui de la cruauté. Une question
me poursuit depuis que votre attention m’a donné
la parole : peut-il y avoir de l’amour sans histoire ?
Mais de quelle histoire parlons-nous ? De la vôtre,
de la nôtre, ou de la sienne ? Et cette histoire,
quel aspect revêt-elle, celui de la réticence ou
de l’avance ? Trop de questions allez-vous me
rétorquer, alors que les loups n’en usent d’aucune.
Seulement, je n’ai pas peur des loups : je crains
davantage les hommes.

Je suis le narrateur fou, et à vous que je ne connais
pas, je dédie mon sentiment le plus cher et qui
pourtant n’a pas de prix. Ce sentiment hésite
entre la peur et l’amour, voilà le cœur de l’intrigue.
Entre le oui et le non, quel nom donner à la solution ?
Pendant ce temps, le souffle régulier de l’enfant
qui dort berce la nuit. Il rêve, certainement. Et son
rêve le regarde, du plus intime de son âme. Lui, il
n’a pas conscience de ce regard, il sent seulement
qu’il rêve. Dans cette sensation, la parole n’est
pas toujours attentive à ce qu’elle dit, et elle a bien
raison. Seul endroit où elle peut se laisser aller à
l’aventure de la liberté, voilà ce qu’est l’envers
de notre vie. Le rêve est un lieu où retentit comme
jamais la providence humaine, née d’une générosité
qui avait décidé d’offrir un cadeau à qui voudrait
bien le recevoir. Tout est là, dans cette ultime
proposition relative et perplexe, où le sentiment
se meurtrit, cognant son ardeur juvénile contre
la cloison des termes, chutant de Charybde en
Syllabe, là où cette générosité essaye de reprendre
son souffle, elle qui avait décidé d’offrir un cadeau,
oui, décidé, c’était un acte volontaire, déterminé
par une cause sentimentale, un geste du cœur,
et ce cadeau était destiné à qui voudrait bien
le recevoir, encore la volonté ici, la bonne volonté,
celle qui veut bien, qui veut le bien. Cette bonne
volonté est un écho du désir, qu’on ne l’oublie pas.

Je suis le narrateur fou, et dans mon cri se brise
mon secret. C’est ainsi que la parole bat plus fort
en mon sein. Déchirer la chrysalide de soi est
un appel à l’existence, mais parfois le bras a beau
se tendre, la bouche articuler des sons, la main
rédiger une page, la vérité des mots se meurt, et
je ne peux rien y faire. Il n’y a rien à faire, sinon
taire le silence, à défaut de le faire parler dans
la spirale du temps. Mais les jours se connaissent
bien, il y en a toujours un pour soutenir l’autre.

Je suis le narrateur fou, et c’est le désir qui a
fermé les volets de ces heures blanches,
blanches comme la voix qui se répète que
les oiseaux chantent dans ma tête, chantent
dans ma tête. Le chant des oiseaux est parfois
préférable à tous les discours humains, soyez-en
sûrs. Il suffit que vent frôle l’écorce de nos
membres pour retrouver la sagesse de l’arbre.
Et tout cela n’est pas un rêve, puisque c’est écrit
quelque part entre mes mains, dans ce quelque
part où vibre la plus tentante des utopies, la plus
royale aussi, la plus tyrannique. L’utopie du
temps. Car le présent est amoureux du passé
et l’avenir a une bonne mémoire : voilà notre
drame, doublé d’une énigme inconsolable.
Mais laissez-moi vous rassurer, ce drame
n’en est pas un. Il ne fait qu’engendrer
des histoires, ou des relations. A vous de
choisir. Une relation n’est pas une histoire.
Néanmoins, une relation mérite qu’on s’attarde
un peu avec elle, oui, elle mérite un rapprochement,
une écoute. Car la relation a deux visages :
elle est lien logique et récit d’une histoire.
Pas une histoire, mais récit d’une histoire.
La relation d’un événement, par exemple.
Cependant elle est lien logique, ou lien
tout court ; en cela elle n’est pas méprisable.
La relation est médiatrice, et la chaîne humaine
nécessite ces liens, logiques ou non. La page,
même si celui qui écrit ne sait pas ce qui l’attend
derrière, est une relation. Pas toujours une histoire,
mais au moins une relation. Presque intime,
sans qu’on le sache vraiment. On y avance
prudemment ou avec fracas, avec appétit ou
à voix basse, mais elle reste un lieu de relation.
Et ce lieu n’est pas toujours vide de sens.
Pas toujours. Nous y apercevons notre
propre visage à certains moments, ces
instants de lucidité où le papier devient
un miroir sans tain, derrière lequel une
main a gratté l’amulette pour allumer
la bougie. Et cette main ressemble à la nôtre.
Nous essayons alors de reconnaître la silhouette,
nous nous approchons un peu, avec méfiance
malgré nous, et c’est avec stupeur que nous
découvrons quelqu’un portant un masque
de loup : nous devinons, en l’observant,
qu’il s’est arrêté à la lisière de son territoire
pour se retourner vers la forêt d’images et
de mots avant de s’avancer vers la porte de
notre mémoire. Oui, il va frapper quelques
coups par politesse, tirera sur la bobinette
et la chevillette cherra. Il entrera, nous
regardera en retroussant ses babines, et sourira.

Richard Dalla Rosa

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LA PEINE D’ETRE VECU

Elle ferme les yeux et n’entend plus que le vent
dans les arbres. Elle lui avait dit qu’elle vivait
essentiellement pour la lumière dans le ciel
et le vent dans les arbres. Elle le lui avait
avoué mais l’avait-il vraiment écoutée ?
Que peut-on entendre quand on n’a jamais
pris le soin ni le temps d’écouter le vent
dans les arbres ? Cette question, elle se
la pose depuis que la lumière a changé,
depuis cet instant où la porte s’est refermée
sur son visage. Son visage, ne pas penser à
son visage. Surtout ne pas chuter dans le piège
des mots, ne pas tomber de Charybde en Syllabe,
au beau milieu de la Nuit des heures, esseulée
dans l’obscurité d’un langage qui ne veut plus
rien dire, envers et contre lui. Toujours le langage
et la mort, toujours ce lien d’absence face à la
présence éphémère du mot, toujours ce retour
au vent dans les arbres.

Elle essaie à nouveau d’ouvrir les yeux,
allongée dans ce sous-bois à l’allure de paradis
perdu. Non, elle n’y est pas seule. C’est ce
qu’elle vient de penser, en passant sa main
sur la peau dénudée de son avant-bras.
Elle l’attend. Et dans son plus fol envol,
elle ose espérer. Elle referme les yeux,
se concentre, à la limite de la prière.
Elle veut entendre le craquement des
feuilles mortes, le bruit du pas qui
s’approche, l’haleine bientôt dans
son cou, ce souffle court après
l’expectative. Elle l’attend et il va venir.
Qui sera-t-il ? Quel visage ? Non, ne pas
y penser, juste espérer. Y croire. Se
répéter que l’amour vaut la peine d’être
vécu, juste pour un sourire murmuré dans
le vent et la lumière.

Richard Dalla Rosa

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PLUS QU'UN AUTRE

Je veux me prendre au je des autres
comme à un piège nécessaire,
je veux me pendre au je des autres
comme à leur cou si tendre et fier.
Je veux me rendre au je des autres
comme à une justice faite pour moi,
Et m'éprendre du je des autres
En abandon, en un émoi.
Mais je ne me vendrai jamais au je des autres
sous prétexte d'une monnaie, même d'échange.
Je veux juste me prendre au je des autres
car je n'est pas qu'un autre, je est plus qu'un autre ;
je, c'est nous.

Richard Dalla Rosa

Site internet
http://www.zone-frontaliere.fr/

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