Yves
Bonnefoy
“Qu’on n’abolisse pas le hasard, comme les mots
le permettent, mais qu’on l’assume, au contraire, et
la présence d’autrui, à quoi l’on sacrifie l’infini, et
notre présence à nous-mêmes, conséquente, vont
nous ouvrir un possible. Des événements, ceux
qui ponctuent le destin, vont se détacher, signifiants,
du champ des apparences muettes. Certains mots —
le pain et le vin, la maison, et même l’orage ou la pierre —
vont semblablement, mots de communion, mots du sens,
se dégager de la trame du concept”
(“Sur la fonction de
la poésie”
, in
Le Nuage rouge).

Ces propositions dans lesquelles se résume au mieux
ce qui est moins un projet qu’une quête et une affirmation
de l’ici-bas, un effort sans cesse recommencé pour desserrer
l’étau du langage, pour dénoncer la vanité de l’image prise au
piège de son propre reflet et redonner aux mots leur
signification manquante, terrestre, sans laquelle il n’est
pas de vraie relation au monde — ces propositions suffisent
à indiquer que l’œuvre entière d’Yves Bonnefoy se situe à
contre-courant d’une grande part de la production artistique
contemporaine. Elle se refuse en effet à accepter l’autonomie
formelle du texte ou de l’œuvre d’art, comme la dissolution
du moi dans le réseau infini des signes qu’il contribue à
orchestrer. De plus, elle ne s’est pas contentée d’être une
protestation en acte contre pareille assomption du signe
aux dépens du réel qui le soutenait jadis : patiemment,
obstinément, à travers la réinterprétation des grandes
formes artistiques — le Quattrocento, puis le baroque et
la peinture de Poussin —, ou encore par la relecture des
poètes qui fondent notre modernité (Baudelaire, Rimbaud,
Mallarmé), elle a voulu montrer qu’une autre voie était
possible (
L’Improbable et autres essais, 1980 ; Rome, 1630,
1970 ;
Le Nuage rouge, 1977 ; La Vérité de parole, 1988 ;
Entretiens sur la poésie , 1990). Une voie autre que celle
tracée, en Occident, par la primauté du concept sur
l’apparence sensible, ou que celle affirmée dans la poésie
même par la souveraineté de l’image par son pouvoir
illimité de connexion.

Or cet oubli du monde dans le langage et par lui cette ivresse
que son maniement peut inspirer et qui est refus de la finitude,
Yves Bonnefoy a pu, lui aussi, les éprouver : il fut un des
participants du mouvement surréaliste entre 1945 et 1947,
mais pour bientôt s’en déprendre. Par la suite, la fréquentation
d’autres esprits (Jean Wahl, André Chastel, Georges Duthuit,
Boris de Schloezer) orientera sa pensée. Non sans que l’on
retrouve, dans certaines proses (notamment
L’Arrière-Pays,
1972 ;
Rue traversière, 1977 ; Récits en rêve, 1987 ;
La Vie errante, 1993), comme un écho de ce qui, pour
les surréalistes, fut plus qu’un principe, une règle de vie :
l’urgence de la rencontre, son bouleversement qui soudain
ouvre l’être au réel “en personne”, comme les messages
cryptés que nous adressent les rêves. On le voit, la part
hasardeuse qui était un des moteurs de l’exigence surréaliste,
Yves Bonnefoy a su la conserver.
Simplement, il a inversé le sens de ces événements, qui nous
reconduisent, désormais, à une possibilité vécue du monde,
à un “ici” habituellement hors d’atteinte et pourtant à
portée de main. Qu’il parle de peinture, de lieux ou de rêves,
on retrouve à chaque fois chez lui cette même passion de
scruter un détail de la fresque ou de la toile, une ouverture
surprenante de l’espace qui soudain fait signe, témoigne
furtivement d’une plénitude, inaccessible d’ordinaire, mais
que la poésie se doit d’invoquer et, lui donnant ainsi voix,
fût-ce dans le déchirement ou dans la douleur, de préparer.
Il est peu d’œuvres qui, à travers la réflexion comme dans
le mouvement poétique, soient aussi attentives à rétablir
un lien rompu avec le monde et à voir dans le langage purifié
l’instrument par excellence de cette réconciliation. Purifié
ne signifiant ici que le désir de rendre aux mots premiers
toute leur charge de mémoire, leur capacité à ranimer ce
qui avait été jusqu’alors occulté et à se fondre en lui.
Ainsi le langage devient instrument d’une double
réconciliation : celle de l’homme avec le monde mais
aussi celle de l’individu, désormais délivré du poids
des “lointains”, avec lui-même.

Comme l’a vu Jean Starobinski, la poésie d’Yves Bonnefoy
se tient entre deux mondes : entre un univers de présence
qui a disparu, mais que la nostalgie ne suffit pas à nous
rendre, et un autre à venir, ici-même. La loi de la poésie
contemporaine, Yves Bonnefoy le sait bien, est celle
d’une conscience déchirée, diffractée, doutant de soi.
Mais selon lui la chance de la poésie (ce qui seul
la maintiendra fidèle à elle-même) est de refuser,
au cœur même de la séparation, une telle diffraction.
À ce titre, ses recueils de poèmes (
Du mouvement
et de l’immobilité de Douve,
1953 ;
Hier régnant désert, 1958 ; Pierre écrite, 1965 ;
Dans le leurre du seuil, 1975 ; Ce qui fut sans lumière, 1987 ;
Début et fin de la neige, 1989) représentent autant d’efforts
pour dire le simple jusque dans la contraction du langage,
pour déjouer constamment le piège de l’image,
pour la consumer en vue d’une clarté plus vraie ;
surtout, pour opposer à la clôture fatale de l’œuvre
sur elle-même l’affirmation du lieu et de l’unité.

D’un recueil à l’autre, nous voyons cette poésie
s’acheminer de la violence initiale et des élans
impatients vers une ferveur, une effusion ample
qui indiquent moins un apaisement qu’elles ne
sous-entendent l’acte de foi dans l’homme et
dans sa volonté d’être qu’est l’écriture.
La noblesse de cette œuvre est peut-être de
risquer une telle affirmation au moment où
l’humain est plus que jamais nié, où la prolifération
infinie de l’image et du semblant interdisent toute
possibilité de présence. Envers et contre tout,
à travers ses poèmes et ses essais où des
contemporains ont aussi leur place, qu’ils
soient écrivains (Henein, Celan, Des Forêts)
ou peintres et sculpteurs (Ubac, Balthus, Chillida,
Alechinski, Garache et, bien sûr, Giacometti
auquel il consacre en 1991 un monumental essai),
Yves Bonnefoy a tenté de relier le passé et
le présent et de montrer que l’homme, en certains
moments de son histoire, a eu lieu . C’est pourquoi
au sens de l’éthos grec, le “lieu”, cette œuvre apparaît
aussi comme une réflexion éthique sur la vérité de l’homme,
sur la nécessité de son “être au monde”.

POÈMES ET RÉCITS :
-
Traité du pianiste, La Révolution la Nuit [Revue], 1946 ;
-
Théâtre de Douve, Le Caire : La Part du sable, 1949 ;
[Poèmes repris dans Du mouvement et de l’immobilité
de Douve
]
-
Du mouvement et de l'immobilité de Douve, Mercure
de France, 1953, 95 p ;
-
Hier régnant désert, Mercure de France, 1958, 83 p ;
-
Pierre écrite : Ardoises taillées par Raoul Ubac, Maeght,
1958, 64 p ;
-
Anti-Platon ; précédé de Le Coeur-espace ; eaux-fortes
de Joan Mirò
, Maeght, 1962, 27 p ;
-
Pierre écrite, Mercure de France, 1964, 89 p ;
-
L’Arrière-Pays, ill. en noir et couleur, Genève : Skira
(Les sentiers de la création ; 17), 1972, 164 p.
[repris chez Flammarion (Champs), en 1982] ;
-
Dans le leurre du seuil, Mercure de France, 1975, 127 p ;
-
L'Ordalie ; eaux-fortes de Claude Garache, Maeght,
1975, 45 p. [précédemment paru dans L’Ephémère, 1, 1967] ;
-
Rue Traversière, Mercure de France, 1977, 113 p. [Récits] ;
- Poèmes (
Du Mouvement et de l’immobilité de Douve,
Hier régnant désert, Pierre écrite, Dans le leurre du seuil
),
Mercure de France, 1978, 343 p ;
-
Trois Remarques sur la couleur, lithographies de Bram
Van Velde
, Saint-Jean-de-Losne : Thierry Bouchard, 1978, 56 p ;
- Poèmes (
Anti-Platon, Du Mouvement et de l’immobilité
de Douve, Hier régnant désert, Pierre écrite, Dans le leurre
du seuil
), Mercure de France, 1986, 343 p ;
-
Ce qui fut sans lumière, Mercure de France, 1987, 108 p,
[Repris en Gallimard (Poésie), 1995, 168 p) ;
-
Récits en rêve [réunit L’arrière pays, Rue Traversière,
Remarques sur la couleur, L’Origine de la parole
],
Mercure de France, 1987, 263 p ;
-
Une Autre époque de l'écriture, Mercure de France, 1988, 52 p ;
-
Là où retombe la flèche, Mercure de France, 1988, 29 p ;
-
Début et fin de la neige suivi de Là où retombe la flèche,
Mercure de France, 1991, 64 p ;
-
La vie errante ; suivi de Une autre époque de l'écriture,
Mercure de France, 1993, 170 p.

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On me parlait

On me disait, non, ne prends pas, non, ne touche pas,
cela brûle.Non, n’essaie pas de toucher, de retenir,
cela pèse trop, cela blesse.

On me disait : lis, écris. Et j’essayais, je prenais un mot,
mais il se débattait, il gloussait comme une poule effrayé,
blessé, dans une cage de paille noire tachée de vieilles traces
de sang.

Yves Bonnefoy
La Vie errante

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