Pierre Albert-Birot, autoportrait, 1916
Dessin de couverture
de L'HOMME COUPE
aux éditions La Barbacane
Pierre
Albert-Birot
(Angoulême 1876 - Paris 1967)

Pierre Albert-Birot, après une enfance heureuse à Angoulême
et une adolescence plus difficile à Bordeaux – la situation
familiale s’est fortement dégradée – arrive à Paris vers sa
dix-septième année. Il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts,
où il pratiquera à la fois la sculpture et la peinture.
Il exposera d’ailleurs régulièrement aux grands Salons
parisiens où il obtiendra quelques “mentions honorables”.
Il travaille bien, dans le goût de son époque ; grandes sculptures
réalistes de personnages dans des poses souvent "intimistes",
immenses toiles très influencées par Puvis de Chavanne et
la mode de la fresque à tendances mythologiques.
Du bon travail, certes, mais rien de bien original.

En même temps, il écrit, souvent des poèmes, de facture
très néo-symboliste. En conclusion, une longue,
très longue période d’apprentissage, pendant laquelle il se
dote d’une forte culture classique (grecque, latine et médiévale),
bien dans l’esprit de ses contemporains (Rappelons par exemple
le rôle de la légende de Merlin l’Enchanteur chez Apollinaire,
du folklore breton chez Max Jacob.)

Il faut attendre le début de la Première Guerre mondiale pour
que tout se décante et qu’Albert-Birot “se déclare” enfin
et se métamorphose de façon radicale.

Tout commence avec une grande peinture abstraite à laquelle
il consacre tous ses efforts pendant plus d’un an, Guerre,
(125 x 120), et avec le lancement de sa revue SIC (1916-1919)
qui, pendant quatre ans va être le carrefour d’une des formes
de la modernité européenne (France, Italie, Espagne – surtout
Catalogne –, Suisse). Par exemple on y rencontre les futuristes
italiens, Apollinaire, Reverdy, Aragon, Soupault, Radiguet, Tzara,
Drieu la Rochelle, les noucentistes catalans, mais aussi des
peintres – Survage, Balla, Boccioni, Severini, Folgore – et des
sculpteurs – Zadkine, Chana Orloff.

Albert-Birot abandonnera alors peinture, sculpture, pour se
àl’écriture,
et sa bibliographie prouve
abondamment qu’il a rattrapé le long temps qu’il lui fallut
pour “naître” vraiment à lui-même. La régularité de son travail
et sa longévité expliquent aussi l’ampleur de l’œuvre.

Après le temps de SIC, il se manifestera peu en public, sauf
en 1929, lorsqu’il créa son éphémère théâtre Le Plateau.
La modestie de ses moyens matériels l’empêcha de monter
les pièces écrites de 1917 à 1924 – exception notable pour
Barbe-Bleue –, aussi se décida-t-il, pour ses acteurs, à composer
de brèves pièces, dépouillées de tout apparat scénographique.
Son propos essentiel étant de s’opposer à ce qu’il nommait
– avec quelques autres et non des moindres – "l’odieux réalisme".

Poésie, théâtre, cinéma, prose, Albert-Birot s’est essayé à tous
les genres. Son œuvre majeure demeure sans doute l’énorme
épopée des Six Livres de Grabinoulor, écrite au long de cinquante
années et dont l’intégrale – 1000 pages si tassées qu’elles en
font bien 2000 – ne fut publiée qu’en 1991 aux éditions
Jean-Michel Place.

Au fil de la lecture de Grabinoulor, on retrouve à peu près
tous les éléments constitutifs de l’œuvre, intégrés dans
l’épopée sous une forme narrative, développés ou au contraire
rapidement synthétisés ou évoqués. Par exemple, les intrigues
du théâtre d’Albert-Birot, de ses scénarios de films,
sont disséminées dans les chapitres de la geste de son héros
imaginaire, l’omnipotent Grabinoulor.

Après avoir été un des tenants de ce que l’on nomme désormais
les avant-gardes historiques, après avoir exploré toutes les
possibilités qu’une liberté artistique radicale nouvellement
conquise donnait alors aux créateurs, Albert-Birot est
peut-être devenu un classique, reflet d’un temps qu’avec
quelques autres déjà nommés il illustre assez bien.

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ŒUVRES DISPONIBLES :

- Poésie I à VIII, Rougerie (reprise de tous les recueils épuisés) ;
- Théâtre I à VI, Rougerie (reprise de tous les recueils épuisés) ;
- Les Six Livres de Grabinoulor, Jean-Michel Place 1991 ;
- Le Catalogue de l’antiquaire, Amiot-Lenganey, 1992 ;
- Cinémas, Jean-Michel Place, 1996 ;
- L’Homme coupé, La Barbacane, 1996.
- Poèmes à l’autre moi, complétés par La Joie des sept couleurs,
Ma morte, La Panthère noire, préface de Joëlle Jean, Gallimard,
coll. Poésie, 2004.

On consultera avec profit :
- Marie-Louise Lentengre, Pierre Albert-Birot L’invention de soi,
Jean-Michel Place, 1993 ;
- Colloque de Cerisy, Pierre Albert-Birot, Laboratoire de modernité,
Jean-Michel Place, 1997 ;
- Debra Kelly, Pierre Albert-Birot A Poetics in Movement,
A Poetics in Movement,
Madison Teaneck, Fairleigh Dickinson
University Press / London : Associated University Press, 1997.
Includes bibliographical references and index. 440 p.

- SIC, 1916-1919, réimpression des 54 numéros de la revue
fondée et dirigée par PAB, Jean-Michel Place, 1976, puis 1987
& 1993.

 

POÉSIE :

- Poésie I, 1916-1920 Rougerie
Trente et un Poèmes de poche
Poèmes quotidiens
La Joie des sept couleurs
La Triloterie ;

- Poésie II, 1916-1924 Rougerie
La Lune ou le Livre des poèmes ;
- Poésie III, 1927-1937 Rougerie
Poèmes à l’autre moi
Le Cycle des douze poèmes de l’année ;

- Poésie IV, 1931-1938 Rougerie
Ma morte menpeine ;
- Poésie V, 1938-1939 Rougerie
La Panthère noire
Miniatures ;

- Poésie VI, 1945-1967 Rougerie
Les Amusements naturels
Cent dix Gouttes de poésie
Cent Nouvelles Gouttes de poésie ;

- Poésie VII, 1945-1952 Rougerie
Aux trente-deux vents
Le Train bleu ;

- Poésie VIII, 1952-1966 Rougerie
Dix Poèmes à la mer
Tout finit par un sonnet
La Belle Histoire ;
- La Grande Vie
Sept poèmes avec des lithographies originales de Cozette
de Charmoy/ Ottezec ;
- Trente et un Poèmes de poche, édition franco-polonaise,
traduction Maria Broniewicz, Coll. "D’autres lieux", L’Inventaire
- Plus oultre, Douze poèmes 1958-1959,
Lettrines et gravures de Jean-Marc Brugeille,
Pour le compte et le plaisir de J. M. B. et F. N., SIC.

 

PROSE :

- Le Catalogue de l’antiquaire Amiot-Lenganey ;
- Les Mémoires d’Adam, suivis des Pages d’Ève L’Allée ;
- Rémy Floche, employé L’Allée ;
- Les Six Livres de Grabinoulor J-M. Place ;
- Cinémas J-M. Place ;
- L’Homme coupé, histoire extraordinaire La Barbacane.

 

THÉÂTRE :

- Théâtre I Rougerie
Matoum et Tévibar
Larountala ;

- Théâtre II Rougerie
L’Homme coupé en morceaux
Le Bondieu ;

- Théâtre III Rougerie
Les Femmes pliantes
Image ;

- Théâtre IV Rougerie
Plutus
Matoum en Matoumoisie ;

- Théâtre V Rougerie
La Dame enamourée
Le Mariage tiré par les cheveux

- Théâtre VI Rougerie
Le Petit Poucet
Barbe Bleue

suivis de "Pièces-Études".

- SIC, réimpression de la revue fondée, dirigée
et animée par Pierre Albert-Birot (1916-1919)
54 numéros J-M. Place.

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LE PREMIER LIVRE
DE GRABINOULOR

CHAPITRE PREMIER

Grabinoulor s’éveille

Ce matin-là Grabinoulor s’éveilla avec du soleil plein l’âme et
le nez droitement au milieu du visage signe de beau temps et
la couverture étant aimable on pouvait d’un coup d’œil se
convaincre qu’il n’avait pas seulement l’esprit virilement
dressé vers la vie

Cependant qu’il lavait avec joie son corps poilu il fit des bonds
tout nu à travers bois et publia un livre puis il mit ses vêtements
et il eut même quelques compliments de son implacable amie
la glace qui n’a pas coutume d’en faire à la légère puis immense
il s’en fut dans la rue où deux jeunes filles passaient à bicyclette
donc il vit des jambes et des dessous aussi ne sut-il laquelle
choisir or ils étaient encore tous les deux occupés à se battre
quand les deux désirées allaient disparaître furieux alors de
voir que la route tournait pour les prendre celui qui voulait
la robe blanche et les cheveux noirs porta un coup si décisif
que l’autre fut tué et tellement bien anéanti qu’il a été impossible
de le retrouver ni dans ce monde ni dans l’autre
Grabinoulor est plus fort que tous les engrenages et surtout
les jours où son nez se redresse tel que ce matin-là par exemple
puis puis il prit la jeune fille qu’il avait choisie et continua
son chemin presque aussitôt il en rencontra une autre qui
marchait à pied et comme elle était seule Grabinoulor n’eut
pas d’adversaire il la choisit donc à première vue et il allait
toujours avec allégresse de plus en plus et quoique les ombres
des arbres s’essayassent à lui barrer la route il passa par Paris
où il n’eut aucune aventure parce qu’il pensait à autre chose et
il revint immédiatement dans cette sous-préfecture océane qu’il
habitait la ville des belles paresses mais en longeant le haut
d’une falaise il bâtit une maison admirablement bien comprise
pour l’hiver et l’été peinte en jaune et en vert et il n’eut pour
cela besoin ni d’échelle ni de pots de couleurs ni de pinceaux
et tandis qu’il était occupé à construire une machine pour
transformer le mouvement de la mer en lumière électrique
il s’étala sur le sable et faillit partir pour l’Espagne mais
une fourmi l’en empêcha car Grabinoulor est bon et observateur
et la fourmi avait beaucoup de peine à gravir la montagne qui
sans cesse coulait sous ses pattes c’est alors qu’il fit un trou
avec sa canne pour voir ce que ferait la fourmi mais il était trop
fort il creusa trop profondément et sa canne passa de l’autre
côté or comme il aimait beaucoup cette canne qui s’était
elle-même très attachée à lui il la suivit mais comme la ville
antipodique endormie dans laquelle il entra était dans la plus
grande obscurité et qu’il ne la connaissait pas il eut peur de
ne plus retrouver son chemin et peut-être aussi de se faire
prendre pour un assassin il revint donc avec sa canne tout
droit de ce côté-ci mais le soleil s’était allongé à sa place
il préféra ne pas le déranger et s’en fut dans l’année prochaine
voir si la guerre était finie et quand il rentra chez lui d’un pied
joyeux il dit à sa femme allons-nous bientôt déjeuner j’ai
grand faim

Le Premier Livre de Grabinoulor, éditions SIC, 1921
Puis Grabinoulor, éditions Denoël, 1933
Grabinoulor, extraits, éditions Gallimard, 1964
Les Six Livres de Grabinoulor, éditions Jean-Michel Place, 1991.

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Deux extraits du premier recueil de Pierre ALBERT-BIROT

Trente et un Poèmes de poche

I

Que vas-tu peindre ami ? L’invisible.
Que vas-tu dire ami ? L’indicible
Monsieur car mes yeux sont dans ma tête.
– N’ayez pas peur, c’est un poète.

XXXI

La nature n’a pas de point
Le jour n’est pas séparé de la nuit
Ni la vie de la mort
Les ennemis sont unis par la haine
Væ soli
Pourquoi, puisqu’il n’existe pas
Ce livre n’est pas
Séparé
De ceux qui le suivront
Et de point
Je n’en mets point

Éditions SIC, 1917
puis Poésie 1916-1920, Rougerie, 1987.

 

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